Casting!: Premier chapitre offert

08/02/2018

Aujourd'hui j'ai envie de vous offrir un petit cadeau. Alors voici le premier chapitre du roman Casting! 

Bruxelles. 19 novembre. 5 h 38. Je m'appelle Camille. J'aurai bientôt 25 ans, un quart de siècle, comme on dit. D'ailleurs, je ne sais pas pourquoi on se sent toujours obligé de le préciser. On insiste sur le quart. On parle aussi beaucoup du demi-siècle. Et puis, on laisse tomber. Je n'ai jamais entendu quelqu'un me dire : « J'ai 75 ans, trois quarts de siècle ». Ceci dit, je ne suis pas sûre d'avoir jamais entendu quelqu'un me dire : « J'ai 75 ans », à tout bien y réfléchir. En tous les cas, me voici donc aux portes du quart, et peut-être à un tournant de ma vie. Je n'aurais pas parié là-dessus il y a encore quelques mois, mais après des années d'acharnement, ma douce Fanny a réussi à me convaincre de m'inscrire à Laissez-moi chanter. Fanny est ma meilleure amie, nous avons grandi ensemble. Si nous nous ressemblons finalement beaucoup dans nos caractères, à quelques détails près, elle et moi sommes les exacts opposés physiquement. Fan est grande, brune, très fine, peut-être un peu trop. Ses cheveux n'ont jamais pu décider s'ils voulaient être raides ou bouclés et se déclinent, selon les longueurs, en une espèce de masse ondulée et des racines plutôt raides. Plates en fait. Sa vie capillaire a été compliquée jusqu'à l'arrivée de la mode du « coiffé-décoiffé ». Depuis, ses cheveux vivent leur vie comme ils le sentent, sans que personne ne s'en offusque. De taille moyenne, blonde, cheveux lisses, fins, très fins, trop fins. Grrrrrrrrrr ! Mes coiffures à moi se limitent à la queue-de-cheval, heureusement à nouveau très à la mode ces derniers temps (pourvu que ça dure !) ; le chignon coiffé-décoiffé (par la force des choses, impossible de garder un chignon bien serré vu l'épaisseur de ces maudits cheveux, si tant est qu'on puisse appeler ça un chignon) ;et un vague carré mi-long quand ils sont libres. Fanny, loin d'être « gothique » a tendance à s'habiller en noir. Plutôt simple. Jeans, t-shirt. Elle aime néanmoins porter des talons au quotidien, excepté quand elle est au pub. Des talons colorés, eux. L'intérieur de son armoire est assez amusant à regarder. Tout ce qui est plié ou pendu forme un camaïeu de tons foncés : noir, anthracite, gris-bleu, bleu marine. Et le bas de son armoire est un vrai arc-en-ciel de couleurs, plus vives les unes que les autres. Si j'aime porter une belle paire de « stilettos » de temps en temps pour sortir, je suis surtout une grande fan de baskets, et ce, tant pour le confort que pour l'esthétique. Depuis nos six ans, Fan et moi n'avons jamais été séparées plus de quelques mois. Quelques mois pendant lesquels j'étais partie en Australie.

J'avais choisi de vivre une autre vie pendant un temps, à l'autre bout du monde. Quelques mois pour dépasser mes propres limites, pour en apprendre plus sur moi, sur la personne que j'étais et celle que je voulais devenir. Mais aussi pour découvrir des décors à vous chavirer le corps et le cœur. Découvrir ce pays de près de 8 000 000 kilomètres carrés où tout est différent. Cet immense pays dont la majeure partie est désertique ou semi-aride. Pour partir à la découverte d'une faune et d'une flore magique. Visiter Sydney, Melbourne, Brisbane et Adélaïde. Mais ce choix m'avait aussi privé de Fanny. Tous ces mois loin de mon amie, ma sœur, ma moitié. En réalité je n'avais pas vraiment choisi de partir... Ça s'était plutôt imposé à moi... Une petite part de moi avait besoin de voir autre chose, de s'évader un temps, d'apprendre. Je ressentais le besoin de m'affranchir, de creuser en moi, et pour ça, il fallait que je sois loin de ma zone de confort. En fait il fallait que je sois loin tout court. C'était vital. Une envie, non, un besoin intrinsèque contre lequel je ne pouvais pas luter à ce moment-là. Je savais que je reviendrais, bien sûr, et je savais aussi qu'à mon retour, je serais toujours moi, mais différente.

J'étais donc partie à l'aventure, seule, au grand désarroi de maman et de Fanny. Autant dire que je ne faisais pas la maligne. Je me dois de préciser que, de Fanny et moi, ce n'est pas vraiment moi la courageuse. Et si elle était triste de me voir partir, elle était aussi incroyablement fière de moi. C'est elle qui m'avait aidée à convaincre maman que j'étais capable de le faire. Que ça ne pouvait me faire que du bien. Et qu'on n'était plus au XIXe siècle ! Parce qu'il faut bien l'admettre, un des points forts de notre génération, c'est Internet ! Quelques mois peuvent passer très vite et on se sent beaucoup moins seul quand on se parle tous les jours sur WhatsApp ou sur Face Time.

Quinze mille kilomètres nous avaient donc séparé, Fanny, maman et moi, et pourtant, nous nous parlions tous les jours, ou presque. J'avais même validé les coupes et colos de Fanny et lui avait chanté Happy Birthday, MRS. President pour son anniversaire. De la même manière, j'avais rencontré Al, son nouveau copain. Ils étaient très amoureux tous les deux. Elle l'avait rencontré quelques semaines après mon départ, ce qui avait permis à ce beau et grand blond de veiller sur elle en mon absence. Il n'y a pas de hasard... De son côté, Fanny m'avait même aidée à choisir ma robe pour le mariage de Giovanna et Lachlan, le couple chez qui j'avais passé mes premières semaines à Sydney.

J'avais commencé mon périple chez eux, car Giovanna, si son prénom est bel et bien italien, avait fait toute sa scolarité à Bruxelles. Giovanna avait elle-même décidé il y a maintenant huit ans de partir en Australie pour une année sabbatique. Finalement, elle n'était jamais rentrée, car elle y avait fait la rencontre de Lachlan, ce gars sexy au regard étrangement doux et à la voix rauque à vous faire fondre un iceberg en moins de temps qu'il en faut pour le dire. Elle répétait sans cesse à qui voulait l'entendre que si « Son Lachlan » s'était trouvé sur le Titanic, on traverserait encore l'Atlantique à son bord aujourd'hui !

Huit ans plus tard, c'est elle qui accueillait des jeunes en quête de changement, de découverte ou de nouveaux challenges...

Elle avait tout naturellement intégré une association de familles d'accueil australiennes et nous avions fait connaissance sur leur groupe Facebook. Le courant était passé tout de suite... Nous avions les mêmes repères en Belgique, étions adeptes des mêmes activités. Nous nous étions toutes deux prises d'amour pour un petit karaoké dans le quartier du Sablon où nous avions même des connaissances communes. Et surtout, SURTOUT, nous avions la même passion pour la chanson.

Le jour où j'avais parlé de Giovanna et de son aventure australienne à Fanny, une angoisse immense l'avait submergée le temps d'une soirée.

- Et si toi non plus, tu ne revenais pas, Camille ? Et si tu tombais amoureuse ? D'un mec, ou bien de ta vie là-bas ? Et si...

- Arrête ! Ne dis pas n'importe quoi... Ma vie est ici ! Ma mère est ici... Toi, tu es ici... Et puis tu crois vraiment que je pourrais me passer d'une mitraillette sauce andalouse avec toi à trois heures du mat' toute ma vie ? ajoutais-je en éclatant de rire.

- Et puis, tu dois t'inscrire à Laissez-moi chanter, ajouta Fanny en disposant ses mains comme la Joconde et en faisant de gros yeux et une petite bouche comme le Chat Potté dans Shrek.

Je mime les trois singes de la sagesse en posant mes mains tour à tour sur mes yeux, mes oreilles et ma bouche pour lui signifier que je ne la vois pas, ne l'entends pas et ne répondrai pas.

- Je finirai par te convaincre !

Si vous demandez à Fanny ce qu'elle pense de ma voix, assurez-vous d'avoir quelques heures devant vous, car elle part toujours dans de grandes envolées shakespeariennes.

« À chaque fois que Camille chante, les foules sont comme, électrisées... Elle dégage ce quelque chose d'inexplicable qui vous oblige à arrêter tout ce que vous êtes en train de faire pour écouter... Juste écouter. Elle ne chante pas, ma Camille, elle ensorcelle. Chacune de ses notes est suspendue dans le temps... Quand elle chante, elle vous prend avec elle où qu'elle aille... Elle vous enveloppe de la tête aux pieds... Elle est capable de vous faire ressentir un arc-en-ciel d'émotions aussi puissantes que variées. Elle peut vous faire rire, vous faire gronder votre colère ou vous émouvoir aux larmes sur un slam. Chacun des mots qu'elle pose est vivant. Bla bla bla... ». Je l'adore. Elle n'est absolument pas objective, mais je l'adore ma « Fan » (son petit nom est à la fois un surnom et un diminutif, qui lui va d'ailleurs comme un gant !).

Cela faisait déjà quatre saisons qu'elle me travaillait pour que je m'inscrive enfin au casting de l'émission. Elle avait même failli m'inscrire elle-même, mais elle me connaissait trop bien pour savoir que je refuserais d'y aller tant que l'initiative du projet ne viendrait pas de moi.

Si je n'étais pas la courageuse du duo, j'étais, en revanche, la tête de mule ! Un caractère fort, un brin de mauvaise foi, parfois, mais à en croie ma mère : « d'une grande objectivité elle aussi ». J'étais également quelqu'un de juste, fidèle, sincère, drôle et intelligent. N'en jetez plus... Il était cependant impossible de me faire faire quoi que ce soit que je ne veuille pas faire, même si ça partait d'une bonne intention. Alors Fanny s'était juré de m'avoir à l'usure.

Et pour la suite, c'est ci-dessous!