Différents

04/03/2018

Voilà des années que je voulais écrire quelque chose pour toi, mon premier élève, le premier à avoir cru en moi d'une certaine façon. Mon poulinou. Que de chemin parcouru. Dans ta vie et dans la mienne. Alors ce texte est pour toi. Du fond de mon coeur.

Je m'appelle Axel  et je suis là. Debout. La foule est en délire. Les gens applaudissent à tout rompre. Je n'en reviens pas encore. J'ai attendu ce moment si longtemps. Nous nous avançons sur le devant de la scène, tous alignés, nous nous tenons, main dans la main. Nous saluons, reculons à nouveau, puis revenons près du public en une rafale d'euphorie. A chaque fois que je lève les yeux sur cette foule mon cœur bat tellement fort. 

Je souris, je le sens. Et surtout je ne peux pas m'en empêcher. Je ne maîtrise absolument pas mes zygomatiques. J'ai envie de partager ce bonheur que je ressens. D'en offrir une petite part à chacune des personnes qui se trouve face à moi. Et en particulier à tous ceux qui se sentent différents. Moi aussi je me suis senti différent. Toute ma vie. 

J'aimerais pouvoir donner un peu de mon bonheur à cette petite fille pratiquement écrasée au bord de la scène, toute rousse. Elle lutte contre cette foule pour qui elle est transparente, inexistante. Sa peau est translucide. Au point qu'on aperçoit ses veines sur son visage, et sur ses bras. Elle est incroyablement mince. Non, maigre. Elle ne doit pas avoir plus de 11 ans, mais ses yeux sont cernés. Je vois dans son regard qu'elle est heureuse d'être là, que notre prestation lui a fait du bien, mais je vois aussi à quel point elle se sent seule, fatiguée de ne pas exister. On ne devrait pas se sentir seul à cet âge-là. On dit que les enfants sont cruels, et c'est vrai. Mais les adultes, pour beaucoup, ne valent pas mieux. Je souris. Je lui souris.

J'aimerais pouvoir donner un peu de mon bonheur à ce jeune homme. Marocain ? Tunisien ? Je ne sais pas exactement, nord-africain en tous les cas. C'est sûr. Il est d'une beauté impressionnante. Mais lui aussi. Il est seul. Il fait peur. Le simple fait de ses origines inquiète, trouble, effraye ! J'ai remarqué cette maman qui avait changé de place avec sa fille au moment où il s'est approché de la scène pour nous voir de plus près. Il a un regard d'enfant. Comment peut-il terrifier qui que ce soit. Ce ne serait pas le cas si les gens prenaient le temps de s'observer. Vraiment. Je le regarde, droit dans les yeux et je souris. Je lui souris.

J'aimerais pouvoir donner un peu de mon bonheur à cette femme, qui tient son enfant à bout de bras. On dirait la présentation du bébé roi lion aux animaux de la jungle. Mais sa solitude me saute aux yeux. Me glace. M'hypnotise. Même la joie de son petit ne lui fait pas oublier sa souffrance quotidienne. Elle est vide. Mais pas creuse. Non. Elle se bat. Encore et toujours. Pour lui. Par lui. Avec lui. Il la régénère. Pour cet enfant, cette part d'elle, jour après jour, elle se redresse. Minute après minute, elle se ressaisi. Elle se maintient, la tête hors de l'eau. Je souris. Je lui souris.

J'aimerais pouvoir donner un peu de mon bonheur à ce garçon. Ses lunettes sont si épaisses, que derrière ces carreaux, ses yeux triplent de volume. Les gens autour de lui font de cette tâche, qui lui mange la moitié de la figure, son châtiment. Personne ne lui sourit jamais. On baisse le regard, on fuit. On n'assume pas de le scruter. On se cache derrière de fausses belles excuses. Je ne veux pas le mettre mal à l'aise. Alors que, soyons francs, nous, nous sommes mal à l'aise Pourquoi le dévisager alors que je ne dévisage pas les autres gens ? Non, c'est vrai. Mais les autres, nous les regardons au moins. Je souris. Je lui souris.

J'aimerais pouvoir donner un peu de mon bonheur à ce mec, gros. Très gros. Il est resté assis. Son poids ne lui permet pas de tenir debout dans la foule. Il fatigue trop vite. Son souffle ne le suit plus. Ses os sont épuisés. Ses muscles sont atrophiés à force d'être au repos. Au repos forcé. Assis. Ou couché. Rien entre les deux. Il se déplace en chaise roulante. Je reformule. On le déplace en chaise roulante. On le pose quelque part puis on vient le rechercher. Les sièges de cette salle immense ne le contiennent pas. Il est assis sur les marches. Il n'a pas d'autre choix. Les gens lui marcheraient dessus s'il n'était pas aussi imposant. Un point pour lui. Ils le toisent. Le jugent. Chuchotent. Médisent. T'as qu'à manger moins. T'as qu'a faire du sport. T'es dans le chemin là. Mais lui, il ne bouge pas. Il ne bronche pas. Il n'est là que pour nous. Au diable la méchanceté ambiante. L'injustice. La souffrance. Son cœur fait trop d'effort, et s'affaiblit, il se fane. S'assèche. Se dessèche. Mais quand il est près de nous, au bord de cette scène, il renaît. Il revit. Il existe. Il vit. Je souris. Je lui souris.

Chaque jour, la scène, la vie, l'amour, m'offrent du bonheur à redistribuer. Et plus j'en donne, plus j'en récolte. Faire ce qu'on aime. Etre ce que l'on est, à l'intérieur de soi. Savoir ce que l'on veut et où l'on souhaite aller. Tenir le coup. Toujours. Tomber, se relever, partager. S'appuyer sur les autres, puis leur tendre la main. La vie est faite de tout ça. J'ai chuté, j'ai pleuré, j'ai failli abandonner même, parfois. Mais je suis là. Debout devant eux. Le cœur en fête. La vie est en moi. La vie est à moi.