Lettre pudique à Maurane... Au revoir, et merci.

16/05/2018

Maurane la belle. Maurane la généreuse. Maurane, la drôle. Maurane l'artiste, la femme, la mère. Maurane la tendre, la douce, l'énergie. Maurane l'unique ! 

A Fabienne, à ses proches, et à tous ceux qui la garderont dans leur coeur pour toujours...

Je n'en reviens pas. Que fait-elle ici. ? Je ne comprends pas. Ce n'était absolument pas prévu. Je ne suis pas prête. Ni mentalement, ni administrativement, si j'ose m'exprimer ainsi. Je me frotte les yeux, souffle un peu de buée sur mes lunettes, et finis par me pincer. Malheureusement, je ne rêve pas. C'est bien elle.

Je n'ai rien préparé. Assise derrière mon bureau, je jette un œil sur ma liste du jour afin de m'assurer que je ne trompe pas, que je ne sois pas volontairement, ou involontairement passée à côté. Mais non, rien.

Je ne vois son nom nulle part. Dans le doute, je cherche malgré tout à son patronyme de naissance, on ne sait jamais, il arrive qu'on nous le demande. Pour certains, une fois qu'ils arrivent ici, c'est le retour à la vérité. Ils décident de tomber le masque. D'oublier les paillettes et les strass qui ont fait de leur vie un rêve, ou un cauchemar d'ailleurs, ils sont plus rares, mais il y en a. Ici, on ne rêve plus. C'est sûr. Même si bien sûr, nous nous efforçons de rendre le séjour agréable pour tout le monde ! Seulement il n'est jamais simple de se retrouver face à sa propre vérité. Face à face avec soi-même. Certains ont du mal à accepter ce changement de statut, surtout quand il est soudain. Alors ils reprennent leur nom de baptême.

Mais rien non plus à ce nom-là. Je feuillette tout de même les listes des jours à venir, peut-être que ma nouvelle assistante s'est trompée et l'a inscrite à un autre jour ? Si c'est le cas, elle va entendre parler de moi parce qu'une erreur comme celle, nondidijou, ce n'est pas sérieux !

Comme je regrette mon ancienne collaboratrice ! Elle travaillait avec moi depuis des années, et nous formions un binôme très efficace. Nous en avons accueilli du beau monde. Pendant plus de vingt ans, nous avons été ensemble, les hôtes de dizaines et de dizaines d'invités de marque. Enfin, invités ce n'est peut-être pas le terme adapté. Toujours est-il qu'elle a finalement eu envie de changer de job, et de revenir à ses premières amours, si bien qu'aujourd'hui, elle nous régale avec ses petits plats, au restaurant du club, que je vous conseille fortement quand vous arriverez ici.

Quoi qu'il en soit, en vingt ans, je n'ai jamais raté une arrivée, et j'ai un taux de satisfaction de 99,9%. Je ne me formalise pas pour les 0,1% manquant parce qu'il est de notoriété publique que l'insatisfaction est carrément un mode de vie pour la personne en question, que je ne nommerai pas, et ce, uniquement par gentillesse, car ici, nous sommes exemptés de contrats de confidentialité. Et pour cause, ils ne nous serviraient à rien.

Non, décidément, je ne comprends pas ce qu'il a bien pu se passer pour qu'elle débarque, comme ça, sans prévenir. Et si tôt !

La plupart du temps, nous sommes prévenus des nouvelles arrivées. D'ailleurs dans une grande majorité des cas il y a des signes annonciateurs qui nous permettent de nous y préparer et de mettre tout en œuvre pour les accueillir au mieux ! Nous ajoutons alors leurs noms sur nos listes. Oui, ici aussi nous faisons des listes. « Arrivée imminente ». « « Arrivée à un mois ». « A six mois ». « A un an ». Mais là, rien. Ni mémo, ni mail, pas même un petit tweet pour nous annoncer qu'elle nous rejoindrait dans la soirée. Nada !

Et comme je me retrouve avec une nouvelle assistante, qui fait ses premiers pas dans notre club très fermé, je préfère donc vérifier par moi-même. Mais quand même ! Avant elle était attachée de presse, alors elle a tout de même une idée de l'importance de ce genre d'infos. Je l'ai choisie pour ça. Parce qu'elle avait l'habitude de croiser des célébrités, et qu'elle ne se laisserait pas perturber par leurs venues ici.

Elle a tout de même travaillé avec des très Grands. Certains ont déjà rejoint le club, d'autres non, et je ne suis pas pressée de les voir arriver ici d'ailleurs. En tous les cas, ce n'est pas une novice dans le métier ! Une seule erreur sur les listes et c'est une catastrophe, elle le sait. ! Ça représente non seulement un vrai souci pour l'organisation bien entendu, mais surtout, SURTOUT, dans le cas qui nous occupe, c'est un choc d'une violence que je ne connaissais pas. Qu'est-ce que c'est douloureux ! je n'aurais jamais pensé que ça puisse l'être autant. C'est bien la première fois que je suis à ce point terrassée par l'arrivée d'un nouveau membre.

C'est affreux. Comme un courant électrique qui me traverse tout le corps. Des fourmis jusqu'au bout des doigts. Pour la première fois depuis vingt ans que je fais ce job, je sens les larmes me monter. Je ne peux pas. Je n'ai pas le droit. Ce ne serait pas professionnel de ma part et je suis très professionnelle. Hyper professionnelle. Tenté-je de me convaincre en reniflant. Je fais vraiment de mon mieux, mais ne parviens pas à réprimer les pleurs qui d'un coup me submergent avec tant de brutalité.

Mon cœur, ou ce qui me fait office de cœur, s'emballe. Mon souffle est court. Je sais que je dois me lever et filer l'accueillir, mais c'est impossible. Mes jambes sont en coton, elles ont un mal fou à me porter. Je fais un premier essai, mais retombe instantanément assise. Ma première pensée va à sa sœur. Si douce, tellement à l'écoute. J'ai de si tendres souvenirs d'elle En plus d'être une sœur adorable (sic), elle lui donnait un coup de main administratif en bas. Nous faisons un peu la même chose elle et moi en y réfléchissant bien. En revanche, je n'aurais jamais, au grand jamais, pensé prendre la relève si tôt ! Depuis vingt ans donc, à la seconde où ils mettent les pieds chez nous, je suis la première personne qu'ils voient. C'est moi qui les accueille, qui leur fait le topo du fonctionnement du club, et qui les mène à leur pavillon. Je les fais visiter. Et surtout, je les aide à appréhender cette nouvelle vie qui bien souvent, s'impose à eux.

Je sèche donc mes larmes, et me donne de petites claques sur les joues pour me donner du courage. Mentalement pourtant, je suis blindée, depuis le temps que je fais ce boulot, j'en ai vu passer un paquet. Et même si on ne s'habitue jamais vraiment, on finit par apprendre à gérer nos émotions. Mais là. Je suis estomaquée. J'aurais parié que qu'elle ne pointerait pas le bout de son nez de sitôt, pas avant au moins trente, peut-être même quarante ans.

Sans compter qu'elle était carrément au taquet en ce moment. Depuis vendredi elle se sentait enfin entière à nouveau. C'était tellement beau à voir, à ressentir, à entendre. De manière général, tout ce qui sortait d'elle était magnifique à entendre. Elle avait tellement attendu ce moment. Elle était tellement heureuse, tellement impatiente, tellement vivante. Oui, c'est ça, tellement vivante... Comment voulez-vous que je pense à lui prévoir une place ?

D'ici on voit tout. J'ai toujours considéré que c'était un des grands privilèges du lieu. Il en faut bien quelques-uns. De là où je me trouve, on a une vue incroyable sur le monde, et même si nous ne pouvons malheureusement pas choisir nos programmes, nous avons malgré tout, la possibilité d'élire des « favoris ». Inutile de vous dire qu'elle faisait partie des miens.

Normalement, je gère les choses de manière, comment dire, machinale. Sans état d'âme, c'est le cas de le dire.

Un nouvel arrivant, un nouveau pavillon à préparer. Ce qui n'est pas rien, je tiens à le dire. C'est un travail de titan. Il faut tenir compte de leurs habitudes, de leurs goûts, de leurs connaissances ici. Ont-ils de la famille dans le coin ? Qui aimeraient-ils côtoyer, et qui ne faut-il surtout pas leur mettre dans les pattes. C'est pire qu'un plan de table de mariage ! D'abord parce qu'ici on est bien plus nombreux qu'autour d'une table, mais également parce qu'une fois qu'ils arrivent ici, c'est pour un long, très long moment, alors il ne vaut mieux pas se rater sur l'organisation.

Mais aujourd'hui, je me retrouve face à ce monument, cette voix incroyable. Cette force de la nature. Cette artiste que j'admire et que j'aime, cette âme belle, et je perds pieds. J'aimerais lui dire tout ce qu'elle représente pour moi. Tout ce qu'elle provoque en moi. J'aimerais lui expliquer chaque souvenir, rattaché à chacune de ses chansons. Je voudrais pouvoir quantifier le bonheur qu'elle provoque en moi depuis si longtemps. Je n'avais jamais été autant touchée par une arrivée.

Je devrais être ravie de la voir penserez-vous sans doute, et ce serait très certainement le cas si je l'avais rencontrée en un lieu différent. Ailleurs que dans le cadre de mon boulot.

Moi qui suis si professionnelle, si douée pour mon job, aujourd'hui je suis clouée sur place. Je n'arrive pas à décoller de ma chaise. Elle est là, plantée devant moi. Mes mains tremblent quand j'essaie d'attraper ma tablette pour la rejoindre. Je prends une profonde inspiration, tape mon code sur l'écran, entre dans la liste des pavillons disponibles, et, finis tant bien que mal par me lever.

Ma première envie, c'est la serrer dans mes bras. La serrer si fort qu'elle serait à deux doigts de l'étouffement. La seconde, est de lui dire que je suis incroyablement fière de l'avoir prise dans mes bras au moins une fois, mais que maintenant que c'est fait, il faut qu'elle reparte. Qu'elle n'est pas du tout prévue au programme, que nous n'avons pas de place pour elle pour l'instant, même si bien entendu c'est totalement faux, il y a toujours des pavillons prêts à accueillir les nouveaux mais je veux mettre toutes les chances de mon côté pour pouvoir assister d'ici, comme prévu, à sa nouvelle tournée au printemps prochain.

Et pour ça, je n'ai pas trente-six solutions, il faut qu'elle reparte. Je cherche donc un tas d'excuses toutes aussi nulles les unes que les autres pour lui refuser l'accès pendant que je me dirige vers elle, mais je sais pertinemment au fond de moi que c'est peine perdue. Si elle est là, c'est qu'elle a passé la porte. Cette porte derrière laquelle se trouve la salle d'attente. Tant qu'on reste dans cette salle, il n'est jamais impossible de faire marche arrière, et on en a vu quelques-uns faire des allers-retours inespérés. Mais si elle est arrivée jusqu'à moi... C'est qu'elle va rester.

Chaque pas que je fais est un supplice. Chaque foulée rend sa présence ici de plus en plus réelle. C'est assez ironique d'ailleurs quand on sait qu'en réalité, ici, plus rien n'est réel.

Plus je m'avance, plus les paroles de « Dernier voyage » virevoltent dans ma tête. Ce sera comme un dernier voyage. Un changement de paysage, ensemble.

Nous y voilà. C'est exactement ça. Son dernier voyage. Ici. Ensemble. Je pense que je n'ai jamais été aussi triste d'être heureuse. C'est difficile à expliquer. Bien sûr, chez vous, c'est même totalement incompréhensible. Comment puis-je être triste de rencontrer enfin cette femme que j'admire tant, et depuis si longtemps. Mais la vérité c'est que si elle est ici, cela veut dire qu'elle n'est plus chez vous. Qu'elle a fermé les yeux. Pour toujours.

Cela veut dire que vous, vous avez perdu Maurane ! Une voix qui rend la vie belle. Tantôt douce, tantôt puissante. Toujours velours. Cette voix qui vous donne envie de rire, de pleurer. De danser, sous le soleil ou sous la pluie. Celle qui vous donne le courage, la force, l'envie. Qui, à la seconde où elle résonne, à le pouvoir de suspendre le temps. Le pouvoir de nous couper le souffle, ou au contraire, de nous faire respirer à sa guise. Maurane la belle. Maurane la généreuse. Maurane, la drôle. Maurane l'artiste, la femme, la mère. Maurane la tendre, la douce, l'énergie. Maurane l'unique !

Elle me sourit. Elle semble sereine. Je n'arrive pas à déchiffrer ce que ses yeux me disent. Je n'ai pas pour habitude de poser des questions à nos membres. Un peu par professionnalisme, et beaucoup par pudeur. Alors même si la question me brûle les lèvres, je ne lui demanderai pas. Si elle ressent le besoin de m'expliquer sa présence, elle le fera.

Je suis si mal à l'aise, je me tortille dans tous les sens. Je suis sur le point de rassembler mes forces pour la saluer, quand sa voix résonne soudain dans tous les haut-parleurs du club. Ça alors ! Personne n'a jamais eu droit à un tel accueil. Ni le King, ni le Taulier. Personne !

Voilà des années que je l'observe d'ici. Des années que je rêve de pouvoir, ne serait-ce que lui adresser un sourire, un regard, dans lequel je mettrais tous les sentiments qui m'habitent au son de sa voix.

Elle pose sa main sur mon bras. Et je ressens toute sa douceur, toute sa bonté. Tout ce velours qui habille sa voix.

- Tout va bien, me dit-elle calmement. Tout va bien.

Je suis totalement incapable de prononcer un mot, et de toute manière, si je le fais, je ne serai plus en mesure de retenir ces sanglots qui me nouent la gorge. Je déglutis, et je lui souris, tant bien que mal. Elle doit penser que je suis atteinte d'une paralysie faciale. J'essaie pourtant. Je tente de soulever les extrémités de mes lèvres, mais je ne suis pas très sûre de l'effet produit.

- Tout va bien. Ne t'inquiète pas. Tout va bien.

A ses mots, chacun de mes poils se mettent au garde à vous. Dire qu'elle ne fait que parler. Contre toute attente, le ton mélodieux et tendre de sa voix parvient effectivement à me calmer. A me soulager même. Comment fait-elle ça ? C'est une magicienne.

Je fais au mieux pour retrouver mes esprits et j'aimerais lui expliquer en deux mots que nous n'étions pas prévenus de son arrivée, mais que je m'engage à faire tout ce qu'il faut pour qu'elle se sente bien ici. Pour qu'elle se sente... Chez elle.

- Tout va bien. Continue-t-elle à me rassurer. Et ça fonctionne.Je lui fais signe d'avancer jusqu'à mon bureau en lui ouvrant la marche. Je m'assoie, ouf, il était temps, mes jambes étaient à deux doigts de me lâcher, et j'entreprends de lui allouer le pavillon qui me semble être le plus adapté.

Une chose est sûre, il faut que je l'installe dans le quartier des artistes. Non, en périphérie du quartier des artistes. Elle ne peut pas vivre sans la musique, sans la scène, mais elle aimera pouvoir se ressourcer loin du brouhaha et du stress que lui procurent encore et toujours chacune de ses prestations.

J'ai trouvé ! Je pense que j'ai le bungalow parfait. Idéalement situé. Des voisins calmes, de l'air, et néanmoins proche du quartier des musiciens.

Je m'apprête à lui demander de me suivre mais aucun mot ne sort de ma bouche. Elle me regarde interdite et me fait de grands signes, plaçant son index à côté de son oreille et fronçant les sourcils. Je comprends très vite qu'elle ne saisit pas le moindre mot, pas la moindre syllabe. Elle n'entend rien de ce que je lui dis. Ou de ce que j'essaie de lui dire du moins.

C'est ballot. J'avais enfin trouvé la force de lui adresser la parole. Plus je m'applique à articuler, moins elle semble me comprendre. Je m'affole, cherche un bloc note au fond de mon tiroir pour lui écrire, et au moment où je me retourne... Pouf, d'un coup... Plus de Maurane !

Ben ça alors ? Voilà bien quelque chose qui ne m'était jamais arrivé. Je n'avais jamais perdu un futur locataire !

Je regarde autour de moi, mais ne reconnais plus l'agencement de mon bureau. Ben v'la autre chose. Je perds la tête ou quoi ? Tiens... Pourtant je connais ce cadre. Et ce meuble. Et... Mais ce sont mes rideaux !

Oh mon dieu ! Je suis dans ma chambre. Dans mon lit. Ma respiration est courte et saccadée. Je me sens soulagée, mais de quoi ? Je n'arrive pas à me souvenir exactement en quoi mon rêve consistait. Ce qui est sûr c'est que ça ne devait pas être beau à voir pour me réveiller dans un tel état. Je m'assois dans mon lit et regarde l'heure sur mon réveil. Une heure et demi. Pffffffffff. Une heure et demi ? Je déteste me réveiller comme ça au milieu de la nuit. Après il me faut toujours des plombes pour me rendormir, si tant est que je parvienne à me rendormir ! Ce qui n'est que très rarement le cas, et en l'instant, ça me parait un peu compromis.

Je suis un peu chamboulée et je n'arrive pas à savoir pourquoi. J'attrape la bouteille posée sur ma table de chevet, m'apprête à l'ouvrir, et m'interromps dans mon mouvement. La main toujours posée sur le capuchon, je réfléchis. Quel jour sommes-nous ? Ces réveils nocturnes sont vraiment désagréables. J'ai toujours un mal fou à retrouver mes repères au moment où j'ouvre les yeux. Avant d'ouvrir la bouteille pour de bon, j'attrape donc mon smartphone afin de vérifier la date sur le calendrier. Mardi 8 mai 2018. Mardi ? J'aurais parié que nous étions lundi. Ah mais si.... Il est minuit passé, nous sommes donc bien mardi maintenant.

Toujours un peu secouée par ce réveil brutal, je tente de rassembler mes idées. Je ne suis pas sereine. Quelque chose me chiffonne mais je ne sais toujours pas quoi. C'est étrange. Je ressens comme une lourde tristesse au fond de moi. Je décide de mettre cela sur le compte de ce mauvais rêve qui m'a éveillée en sursaut, avale quelques rapides gorgées d'eau, et profite de mon réveil pour faire un saut aux toilettes. J'ai beau le tourner dans tous les sens, je ne reviens pas sur ce qui m'a réveillée.

En passant par le salon, je ne peux m'empêcher d'allumer la lumière, comme pour m'assurer que tout est à sa place. C'est plus fort que moi, j'ai cette étrange sensation que quelque chose a changé. Qu'entre hier et aujourd'hui, les choses sont différentes. Tout est là pourtant. Je continue ma route, et jette un œil dans la chambre de mon fils, vide, puisque c'est une semaine papa, mais on ne sait jamais. Là aussi. Tout est bien en ordre.

En retournant dans ma chambre, je m'arrête à nouveau dans le salon, et fais courir mon doigt sur les nombreux bouquins qui attendent que je les ouvre. Je suis tellement troublée que j'ai du mal à me décider. Mon esprit est parasité par ce ressenti étrange que je ne m'explique toujours pas. Je finis donc par attraper un roman au hasard. De toute manière, s'il est là, dans ma bibliothèque, c'est forcément que j'avais l'intention de le lire.

Une fois dans mon lit, je me plonge dans ce roman qui, j'en suis sûre, doit être super, mais ma tête n'y est pas. Et surtout, je me sens fatiguée. Je saute donc sur l'occasion, pose le livre sur la table, éteins la lumière, et m'enfouis sous ma couette, comme pour me protéger d'un nouveau cauchemar.

J'ai tellement chaud. Impossible de rester sous cette couette protectrice. J'envoie tout valser, et finis, enfin, par m'endormir à nouveau.

A mon réveil, une fameuse usine de valise sous les yeux, je me fais couler un café, que mon estomac à l'air de prendre en grippe. Je saute alors dans ma douche, en pensant que sans ma dose de caféine, je vais avoir beaucoup de mal à démarrer.

Ma journée promet d'être longue et avec le peu de temps de sommeil que j'ai dans les pattes, elle ne va pas être des plus faciles. Comme chaque matin depuis plusieurs semaines, je balance « Les carnets de Mo » dans mon ampoule-baffle bienvenue en 2018, et merci ma best pour ce cadeau. J'adore surprendre les gens avec ce joujou. L'ampoule, qui fait donc office d'enceinte, est connectée par wifi, soit à mon ordinateur, soir à mon smartphone. Il est donc toujours très drôle de voir les gens chercher d'où vient le son quand je lance un morceau. Généralement, je fais comme si de rien n'était pendant quelques minutes. Oui je l'avoue, ça m'amuse je suis une peste. Pour pousser le vice, je change de morceau, ou j'augmente le volume. Ce n'est qu'à ce moment-là, quand ils sont tellement troublés par la musique et qu'ils ont du mal à poursuivre notre conversation, que je finis par leur expliquer, non sans un petit sourire de satisfaction diabolique.

Comme souvent, je me rends directement à la partie duos, de l'album, tous enregistrés en live. Il ne m'en faut pas plus pour éclairer cette journée si mal commencée et qui promet d'être épuisante.

Étonnamment, malgré une fin de très courte nuit plutôt normale, je ressens toujours cette espèce de pavé sur mon estomac. Je dois couver un truc c'est pas possible. Et c'est probablement ça qui m'a perturbée cette nuit. Je pose ma main sur mon front. Ma paume d'abord. Puis l'arrière de la main. Je ne me souviens jamais comment sentir au mieux si je fais de la température. Quand je dois vérifier sur mon fils c'est facile, ce sont mes lèvres que je pose sur son front. Mais la manœuvre est un peu compromise quand il s'agit de moi. J'opte pour mon thermomètre. Je dis mon thermomètre parce que mon fils et moi avons chacun le nôtre, pour des raisons évidentes.

Trente-six - six. Pas de température. Bonne nouvelle. C'est probablement un truc que j'ai mal digéré hier soir. Dans ma tête, je fais le tour de ce que j'ai mangé mais n'y trouve pourtant rien de particulier. Rien que n'aie pu me rendre malade. Je passe ma journée ainsi que ma soirée en revue. J'ai retravaillé mon roman toute la journée. Huit heures à lire et relire chaque paragraphe de chacun des chapitres, des presque trois-cent page de mon roman, autant dire que si j'avais eu une paire d'yeux de rechange, ils m'auraient été bien utiles pour regarder mon émission culinaire préférée hier soir.

Chaque lundi, c'est le même rituel. Je m'installe devant l'émission, smartphone à la main et j'échange mes avis sur twitter avec d'autres dingos comme moi. Parfois je me dis que c'est pathétique. Parfois je me dis que c'est l'époque qui veut ça. La génération. Ce qui me rappelle que les retours de certains twittos m'ont manqué hier soir. Mais bon. Quand on est une grande star et qu'on vient de reprendre la scène, on a bien autre chose à faire que de twitter devant une émission de télé-réalité me dis-je avec une petite pensée pour Maurane.

D'ailleurs en y réfléchissant bien, c'est à ce moment là que j'ai commencé à me sentir mal. Habituellement l'émission me donne faim. Même quand ils cuisinent des aliments que je ne n'aime pas, contrairement aux antibiotiques, c'est automatique ! L'émission commence, et mon estomac se met en mode on. Sauf qu'hier, pas du tout. Je ne me suis pas trop posé de question à ce moment-là, bien au contraire, j'étais plutôt ravie de pouvoir regarder l'émission sans prendre de poids pour une fois.

Beurk. Je suis prise d'une nouvelle nausée. Décidément. Je ne sais pas si je vais pouvoir assurer ma journée de cours. Sans compter que les maux de ventre sont accompagnés de ce qui ressemble clairement à de petites crises d'angoisse. Mais qu'est-ce qui m'arrive ?

Non, je ne suis pas enceinte ! Ma vie sentimentale ressemble à un désert aride depuis deux ans, alors la grossesse est carrément inenvisageable.

Je prends une profonde inspiration, file dans la cuisine me servir un grand verre d'eau pas trop froide, et retourne dans ma chambre afin de terminer de me préparer, toujours suivie par cette horrible sensation que quelque chose craint aujourd'hui.

Je suis en train de passer en revue mes fringues, afin de trouver un truc light, vu les dix-huit degrés qu'il fait déjà à huit heures du mat, mais surtout, quelque chose de confortable, parce que je ne suis pas d'humeur à faire des chichis aujourd'hui, mais alors vraiment pas, quand tout à coup mon sang se glace. Merde ! Je reste figée quelques secondes. Mon corps serait-il tout simplement en train de me rappeler que j'ai oublié quelque chose. Un truc important. Un rendez-vous ? Un coup de fil ? Je fonce m'assurer dans mon agenda que mon fils est bien chez son père cette semaine. Je passe en revue absolument à tout ce qui pourrait passer à travers les mailles de ma mémoire. Mais rien. Bon. Ce n'est pas ça non plus et ce n'est pas plus mal.

Dans mon ampoule-baffle, résonne toujours la voix de Maurane, accompagnée par celle de Daran. Elles s'unissent, incroyablement bien, est-il besoin de le préciser, au son de « Dernier voyage ». Qu'est-ce que je peux adorer ce morceau, et pour une raison que j'ignore, il à une saveur différente aujourd'hui. Il s'empare de mon cœur, enserre mon estomac, et noue ma gorge en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. Et, sans comprendre pourquoi, je fonds en larmes. Je pleure, tellement, que j'ai du mal à respirer. Je ne sais pas ce que j'exulte, mais apparemment, il était temps que ça sorte !

Décidément, je crois que je vais devoir annuler mes cours du jour. Je happe mon téléphone, pour y rédiger un court message, quand je réalise que j'ai reçu un sms de ma maman. Je commence par écrire le message destiné à mes élèves avant d'en prendre connaissance :

Je ne pourrai pas assurer les cours aujourd'hui pour cause de maladie. Milles excuses. Nous nous voyons la semaine prochaine.

Je me relis, hésite un instant, je déteste les annulations de dernière minute, mais je finis tout de même par choisir les trois destinataires à prévenir, et j'appuie sur « envoyer », perdue entre culpabilité et soulagement, en tentant de me convaincre tant bien que mal qu'il ne sert à rien de prendre le risque de refiler d'éventuels microbes à mes élèves.

Ceci fait, avant de lire le message de ma maman qui me mènera surement à l'appeler, je retourne dans ma salle de bain, histoire de fouiller dans ma pharmacie pour y trouver quelque chose qui pourrait calmer efficacement mes nausées et cette vilaine migraine qui se pointe lentement, mais surement. Celle qui part de derrière la nuque, et qui remonte lâchement le long des cervicales pour finir sa course derrière les globes oculaires. Saleté !

Moi qui pensais enfin allumer mon ordinateur pour travailler un peu sur mon manuscrit et surtout prendre des nouvelles du monde extérieur, ce que, bizarrement, je n'ai pas encore fait depuis mon réveil, eh bien c'est raté.

Après avoir hésité entre un motilium et un dafalgan, et avoir finalement opté pour un ibuprofen, je m'installe sur mon divan le temps de laisser le médicament faire effet. Affalée de tout mon long, sur le dos, un bras sur les yeux pour me protéger de la lumière, sans m'en rendre compte, je finis par m'assoupir.

J'ouvre un œil une bonne heure et demie plus tard, pas tellement plus fraiche qu'avant ma sieste, en me demandant où je suis. Je prends quelques secondes pour me recentrer, et cherche des yeux l'horloge du salon. Treize heures. Aouw ! J'ai dû dormir plus d'une heure et demi alors ! Je me redresse, bouche pâteuse et estomac toujours en vrac, et décide de lire enfin le fameux sms en attente depuis belle lurette.

Ma chérie, tu as vu Maurane ?

Tu as vu Maurane ? Pourquoi aurais-je vu Maurane entre hier soir et ce matin ? Je me demande pendant quelques secondes si elle n'a pas fait une mauvaise manipulation avec le correcteur. Je cherche ce qu'on peut écrire avec les mêmes touches que celles qui composent M-A-U-R-A-N-E, mais honnêtement, je capitule assez vite.

Mon téléphone à la main, j'en profite pour regarder si, comme elle l'avait fait ces deux dernières semaines, Maurane a liké mon petit épisode hebdomadaire de « Je n'ai rien vu venir » quand d'un coup, je prends la claque en plein visage. Mais pas une petite claque. Non madame ! Une gifle ! Une vraie, à la Mike Tyson. Une de celles qui vous sonnent bien comme il faut, qui vous mettent KO au premier round, que dis-je au premier round ? Au premier coup. Un uppercut en fait !

Pas un statut, pas un réseau social qui ne parle pas d'elle. Je ne comprends pas tout de suite. Ou plus exactement je crois que je ne veux pas comprendre. Elle ne peut pas être morte. Elle était sur scène il y a moins de quarante-huit heures ! Je lui ai même souhaité bonne « merde » moi-même. De vive-voix. Enfin plutôt de vive-doigts, sur twitter. Et elle a répondu. J'avais exigé d'elle qu'elle sorte son album tout de suite, et, comme elle aimait le faire, elle m'avait répondu, « vos désirs font désordre » alors, non, bien sûr que non, elle ne peut pas être morte entre-temps !

Et soudain, tout me revient. Mon rêve. Tout s'éclaire. Je ne suis pas malade. Non, je suis triste. Incroyablement et douloureusement triste. Je revois chaque seconde vécue avec elle au creux de cette nuit irréelle. Je ne parviens pas à réaliser ce qui se passe. Mes larmes coulent sur mes joues chaudes, mais j'ai envie de penser qu'elle est venue me dire au revoir dans mes songes cette nuit. Je sais. C'est idiot. Pourquoi moi. Pourquoi serait-elle justement venue me voir moi ? Nous n'étions pas proches. A peine quelques échanges sur le net. En vérité, je suis prête parier que dans sa grande générosité, elle n'est pas venue voir que moi cette nuit... Mais je sais que je suis liée à elle, à sa voix depuis, et pour toujours. Maurane. Tu me manqueras. Mais ta voix fera pour toujours partie de moi.